L'Assimilation Consonantique en Zaïan et Aït Sgougou
Deux linguistes, deux époques, deux approches — et pourtant la même observation s'impose. Que l'on lise Loubignac (1924) ou Laoust (1939), les dialectes des Zaïan et des Aït Sgougou du Maroc Central partagent un trait phonétique remarquable : lorsque certaines consonnes se rencontrent, l'une ne disparaît pas simplement — elle se fond dans l'autre, produisant une géminée. Ce phénomène, que Loubignac nomme assimilation complète et Laoust accommodation phonétique, donne à ces parlers, selon les mots mêmes de Laoust, « une physionomie toute spéciale ».
I. Deux Sources, Un Même Constat
Loubignac consacre plusieurs sections de sa grammaire (§§ 82–93) à l'assimilation entre consonnes. Sa démarche est rigoureusement analytique : il distingue l'assimilation régressive (la deuxième consonne absorbe la première) de l'assimilation progressive, et affirme que c'est cette dernière qui constitue l'originalité du dialecte zaïan.
Laoust, de son côté, dresse dans son introduction (pp. VIII–XX) un tableau synthétique des accommodements phonétiques. Il note que la réduction de groupes comme rn, ln, nd, lt est « propre à la phonétique du Maroc Central » et que son ampleur varie selon les tribus.
Ces trois genres d'assimilation sont caractéristiques des dialectes zaïan et Aït Sgougou ; on les relève aussi chez les Zemmour, qui font partie du même groupe linguistique.
— V. Loubignac, Étude sur le dialecte berbère des Zaïan et Aït Sgougou, 1924, p. 77
II. Les Trois Grandes Règles d'Assimilation
Loubignac (§§ 89–93) identifie trois mécanismes fondamentaux, tous progressifs — c'est la première consonne qui assimile la seconde.
Règle 1 — nt → nn (§§ 89–90)
| Forme de base(Amazighe standard marocain) | Réalisation Z./A.Sg. | Sens |
|---|---|---|
| tisnt | tisnn | sel |
| tammnt | tammnn | miel |
Règle 1b — mt→ nn (§89)
| Forme de base(Amazighe standard marocain) | Réalisation Z./A.Sg. | Sens |
|---|---|---|
| axam (tente) | taxann | petite tente |
| alɣm | talɣnn | dromadaire |
Règle 2 — lt → ll (§90)
| Forme de base(Amazighe standard marocain) | Réalisation Z./A.Sg. | Sens |
|---|---|---|
| tamddakkʷlt | tamddakkʷll | amie |
| tamellalt (blanc) | tamellall | blanche |
Règle 3 — rn, ln → rr, ll (§92)
| Forme de base (Amazighe standard marocain) | Réalisation Z./A.Sg. | Sens |
|---|---|---|
| amellal → pl. (imllalen) | imellall | les blancs |
| ahaqar → pl.( ihaqqarn) | ihaqarr | les corbeaux |
Pourquoi « progressif » ? Dans une assimilation progressive, c'est la première consonne qui impose sa nature à la seconde. En zaïan, le l ou le r en fin de radical absorbe le n du pluriel ou du féminin qui le suit — à rebours de la tendance générale des langues à l'assimilation régressive. Loubignac souligne (p. 77) que c'est là une particularité bien caractéristique du groupe zaïan–aït sgougou.
III. Zaïan et Aït Sgougou : Même Règle, Nuances Différentes
Les deux sources convergent pour attribuer ces assimilations aux deux dialectes. Mais Loubignac, ayant résidé deux ans et demi chez les Zaïan, relève des nuances internes importantes.
Zaïan (Loubignac, 1924)
- rn → rr et ln → ll : règle absolue
- nd, nt, ml → nn : systématique
- lt → ll : règle générale, avec rares exceptions
- Tendance supplémentaire à simplifier les géminées obtenues (§50)
- Zaïan supérieurs > Bou Hsousen pour la fréquence
Aït Sgougou (Laoust, 1939)
- rn → rr et ln → ll : attestées, partagées avec Izayan
- lt → ll : règle (ex. altu → allu)
- Préférence pour les spirantes vs mouillées (Zaïan)
- r + r → qq : règle absolue (particularité A.Sg./Zaïan)
- t + s → ss, t + z → zz : assimilation du marqueur féminin
IV. Un Cas Spécial : r + r → qq
Loubignac signale (§49, III) une règle frappante : toute rencontre de deux r, en zaïan et aït sgougou, donne qq. Cette règle est absolue et produit des formes surprenantes.
| Forme standard | Réalisation Z./A.Sg. | Sens |
|---|---|---|
| ffɣɣ | feqq | je suis sorti |
| ad nɣɣ (futur) | ad neqq | je tuerai |
Cette règle s'applique même entre deux mots différents, dès que le r final d'un mot entre en contact avec le r initial du mot suivant.
V. Conséquences Morphologiques — Le Cœur du Phénomène
Les deux auteurs insistent sur le même point crucial : ces assimilations ne sont pas anodines parce qu'elles touchent aux marqueurs grammaticaux fondamentaux du tamazight.
Rappel morphologique : en tamazight, t marque le féminin (préfixe et suffixe) et n marque le pluriel / l'annexion (génitif). Quand ces morphèmes entrent en contact avec une liquide (r, l) ou une nasale (n, m), ils déclenchent l'assimilation et disparaissent de la surface sonore. La structure profonde du mot est préservée, mais son enveloppe phonétique est transformée au point que le locuteur d'un autre dialecte peut ne pas reconnaître la frontière morphologique.
En Résumé
L'assimilation consonantique en zaïan et aït sgougou est bien davantage qu'un phénomène de prononciation : c'est un système cohérent qui touche à la morphologie nominale (féminin, pluriel), à la conjugaison verbale (2e et 3e personnes), et aux pronoms. Loubignac (1924) en donne l'analyse la plus détaillée ; Laoust (1939) en confirme l'étendue et la systématicité.
Pour le projet Anamek, croiser ces deux sources — Loubignac pour la grammaire détaillée, Laoust pour la perspective comparative — offre une base documentaire solide pour tout enregistrement ou analyse phonétique contemporaine.
Sources primaires
- Loubignac, V. (1924). Étude sur le dialecte berbère des Zaïan et Aït Sgougou. Publications de l'Institut des Hautes-Études Marocaines, tome XIV. Paris : Éditions Ernest Leroux. [§§ 49, 82–93, 96–97]
- Laoust, É. (1939). Cours de Berbère Marocain — Dialecte du Maroc Central (3e éd.). Paris : Librairie Orientaliste Paul Geuthner. [pp. VIII–XX, 182]
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Abdelhamid Elidrissi
03/04/2026 18:18